La Gaieté, par Rachel Rajalu
Rachel Rajalu, professeure de philosophie et d'esthétique à TALM-Le Mans, a publié en ce début d'année un ouvrage intitulé La Gaieté, paru aux Presses universitaires de Rennes.
Après s'être intéressée à la flânerie*, Rachel Rajalu nous propose une réflexion sur la gaieté, une attitude qu'elle réhabilite pleinement, longtemps mise de côté par la philosophie et que l'époque actuelle n'inspire pas vraiment. Pourtant, au fil des chapitres, on comprend que dans les moments difficiles, la gaieté trouve toute sa puissance et sa légitimité.
Afin de mieux saisir les enjeux qu'explore cet essai, un "régal sérieux" selon Le Nouvel Obs, nous avons posé quelques questions à Rachel Rajalu.
Entretien
Adham Bnibourk** – Rachel, pourquoi avoir choisi de traiter le thème de la gaieté après celui de la flânerie ?
Rachel Rajalu – Ma recherche s’intéresse aux expériences positives et créatives qui permettent d’éprouver et de penser notre réalité en même temps que d’ouvrir nos imaginaires sur des outils, des techniques et des arts, à notre portée, susceptibles de nous accompagner dans nos efforts d’amélioration éthique des points de vue individuel et collectif. Cette recherche est profondément animée par une tension entre désir insatiable de légèreté et implacable conscience de la pesanteur de nos vies. Cette tension ne m’est évidemment pas propre, elle nous concerne toutes et tous, elle s’exerce et se joue à même nos existences intimes, sociales et politiques. C’est cet espace de résistance qu’il m’intéresse d’étudier d’un point de vue philosophique à travers l’étude de pratiques poétiques : les expériences de la représentation théâtrale, de la flânerie ou encore de la gaieté***. L’hypothèse transversale consiste à dire que certains arts méritent toute notre attention dans la mesure où ils participent à rendre nos vies à la fois riches, intenses, denses mais aussi attentives, ouvertes, soigneuses envers nous-mêmes, à l’égard d’autrui et d’une manière plus générale du monde.
Si la gaieté arrive après la flânerie, c’est sans doute pour venir contrebalancer la tendance introspective propre à ce mode de déplacement qu’est la flânerie, qui en fait une pratique relativement solitaire, lente et silencieuse. Je souhaitais ouvrir le champ à une légèreté dans nos interactions, dotée d’un pouvoir d’intervention, de liaison et de décentrement plus vif et plus affirmé. Tandis qu’une certaine langueur et mollesse habitent la flânerie, la gaieté est une attitude existentielle qui possède une certaine vigueur, une vélocité dans la repartie, une forte puissance sociale, enfin qui déborde d’énergie vitale. Renouer avec une dynamique sociale élargie, qui comprend donc les relations interindividuelles comme les relations entre humains et non-humains, me semblait nécessaire.
AB – En tant que professeure, considères-tu que la gaieté soit présente aujourd’hui chez les jeunes ?
RR – J’imagine que tu fais ici référence à cette ambiance actuelle sinistre, marquée par les défaillances de nos démocraties, les spectres du fascisme, les guerres, les prédations en tout genre, le changement climatique, les pollutions, etc. Cette ambiance affecte en effet nos humeurs, notre santé psychique, nos individualités et nos formes de vie collective. Je ne crois pas pour autant que la jeunesse fut plus heureuse et plus gaie avant, elle devait aussi faire face aux difficultés (parfois très cruelles) de son temps.
En revanche, tous autant que nous sommes, nous semblons avoir comme incorporé une vision téléologique de l’histoire humaine orientée vers sa propre destruction. Nous avons déjà vu s’exprimer un tel pessimisme au XIXe siècle, siècle des soupçons à l’égard de l’idée de progrès forgé au siècle des lumières, plus encore quand cette idée revêt un sens éthique et politique. Cette vision finaliste et morbide de l’histoire est performative, elle entretient une dynamique perverse des points de vue de nos pouvoirs d’action. Elle agit en effet comme un obstacle psychologique à nos prises d’initiative, notre agentivité, nos tentatives de transformation et d’amélioration de la réalité, notre créativité, enfin notre joie de vivre. Ces processus de sape diffus de tout espoir nourrissent et renforcent en retour nos craintes d’anéantissement, nos sentiments d’absence de sens et avec eux notre ressentiment face à nos impuissances comme notre méfiance à l’égard d’autrui. Or, comme chacun sait, le ressentiment et la méfiance sont les terreaux des fascismes et du malheur.
Nos élèves sont de fait directement concernés par cette atmosphère délétère, qui répand la vision paradoxale d’un avenir sans perspective souhaitable et stimulante. C’est une des raisons pour lesquelles nous percevons chez elles et eux un mal être d’un nouvel ordre. Mais, d’un côté, n’oublions pas que cette souffrance psychique est assez saine, si on la conçoit comme un mécanisme de réaction et de protection qui appelle le soin et la santé. Elle manifeste les dysfonctionnements de notre temps que nous avons, en tant que pédagogues, institutions et élèves, à prendre en charge. D’un autre côté, ne minimisons pas les ressources de nos élèves. Il n’est pas rare de les entendre rire ensemble dans nos couloirs et d’être subjugués par la pertinence et les qualités de leurs productions plastiques. Ils et elles ne sont pas si démuni·es qu’on pourrait le croire ou le leur faire croire. S’ils vivent dans une période certes anxiogène, ils et elles participent également avec beaucoup de courage au renouvellement de nos valeurs, pratiques, croyances (je pense notamment à leurs luttes féministes, décoloniales, écologiques et politiques au sens du collectif et du commun).
Dans ce contexte, écrire sur la gaieté et en transmettre les vertus c’est apporter ma pierre à l’édifice, à cette mouvance critique mais constructive d’un autre monde, en lançant une invitation à pratiquer au cœur de nos interactions un certain optimisme fertile pour une socialité confiante et vertueuse.
AB – Selon l’Encyclopédie philosophique de Diderot et d’Alembert, article « La Gaieté », cette humeur, associée à la raison, la vertu et le plaisir, qualifie la philosophie. En quoi ?
RR – Les auteurs de l’Encyclopédie disent ici quelque chose de très important sur ce qu’il convient de comprendre par la philosophie. La philosophie ne se réduit pas comme l’a prétendu Gilles Deleuze à un art des concepts. Elle est une pratique, un mode de vie, un art de l’existence. Pour le dire autrement, elle est une sagesse à laquelle nous devons nous exercer si nous souhaitons une vie bonne, c’est-à-dire une vie à la fois vertueuse et heureuse.
Or la gaieté apparaît dans cet article comme constituante et constitutive de cette philosophie, sans être pour autant suffisante. Pour qu’elle revête sa pleine puissance, pour qu’elle contribue à la réalisation d’une vie bonne et puisse l’exprimer en retour, elle doit s’articuler à la raison, à la vertu et au plaisir. La philosophie est donc une pratique gaie, elle cultive un art de se réjouir.
Ce que la gaieté contient de sagesse c’est un rapport à la vie. Être d’humeur gaie c’est adopter une attitude enjouée et riante. La gaieté est une disposition à fluer dans l’existence avec légèreté. Elle rend alors audacieux en s’illustrant de manière agissante, créative et paisible. Elle teinte nos croyances, nos gestes, nos pratiques, nos pensées positivement. Sans ignorer le tragique de l’existence, les expériences de souffrance et de douleur, les tentatives de destruction en tout genre, elle reconnaît et affirme les dimensions heureuses de nos vies sur lesquelles elle s’appuie pour avancer. À cet égard, la gaieté est une des clés de notre liberté.
AB – Tu cherches à réhabiliter pleinement la gaieté. Pourquoi paraît-elle suspecte et pourquoi n’a-t-elle pas fait l’objet de davantage d’attention philosophique ?
RR – Si la gaieté paraît suspecte c’est pour des raisons qui tiennent à nos représentations étroites de ses usages et significations. La gaieté trouverait en effet deux formes d’expression contraires et non désirables. L’une se caractériserait par sa spontanéité, naïveté, sincérité puérile, simplicité ; l’autre servirait de façade à des fins calculatrice, manipulatrice, hypocrite, dissimulatrice. La première se trouve méprisée pour sa transparence et son ingénuité, la seconde est redoutée pour son opacité et sa fourberie.
La gaieté qui m’intéresse dans cet essai ne relève d’aucune de ces deux expressions, qui ne sont que des apparences fallacieuses de gaieté. La gaieté est une attitude existentielle enjouée et riante qui creuse un écart et produit une distance avec une réalité parfois trop pleine, trop cruelle, trop passionnelle, pour ouvrir un espace de vie critique et amusant, où se mêlent lucidité, fantaisie et plaisir.
Quant à la philosophie, elle a jeté son dévolu sur la joie, au détriment d’une réflexion sur la gaieté****. Spinoza définit la joie comme passage vers un nouvel état qui nous élève et nous réhausse, mais qui n’est pas une perfection. Elle est ce que nous éprouvons quand nous traversons un mouvement d’expansion positive et émancipatrice de notre être. La joie est un sentiment profond de satisfaction, qui accompagne nos vies quand elles sont vécues avec justesse. Si la gaieté peut admettre une intensité et une profondeur, il reste qu’en tant qu’humeur elle demeure versatile, changeante, confuse, indéterminée. L’enjeu de cet essai est de montrer en quoi elle peut, à force d’être pratiquée, se transmuer en tempérament, acquérir une stabilité, une constance, pour devenir disponible et convocable quand cela convient. Plus modeste et accessible que la joie, la gaieté participe à son tour à une intensification de notre être et nous met sur le chemin de la joie.
AB – Comment parvenir à cet « art de la gaieté » qui forme nos tempéraments ?
RR – Il s’agit d’abord de l’exercer dans des pratiques quotidiennes, au cœur de nos existences ordinaires, en commençant par se réjouir de tout ce qu’elles contiennent d’heureux : un moment amical de complicité, un émoi amoureux, un échange tendre, une lutte politique commune, une alliance avec un être non humain, un temps suspendu de partage dans l’adversité, la maladie ou la mort qui vient, une expérience de création. Cette gratitude s’augmente d’un élan de provocation d’expériences positives et jouissives. Il convient donc d’apprendre à reconnaître et à saisir les expériences favorables à notre bonne humeur comme à en créer les conditions concrètes et à les répéter. C’est ainsi que nous triomphons de l’infortune et de nos peurs.
Comme le dit Nietzsche dans le Gai savoir, cette attitude revient à envisager la vie comme un terrain d’expérimentation, quels que soient les risques encourus. De la sorte, sa traversée attise notre curiosité, développe nos formes attentionnelles et nos connaissances à propos d’elle, invite au jeu et à la création, est enfin l’occasion d’exercer sa propre vérité et liberté. Sans être écrasée par un conformisme ou des conventions, sans être empêchée par un nihilisme ou un pessimisme pesant, la vie reprend toutes ses couleurs, ses variations, sa densité sociale et politique, enfin ses dimensions poétiques, en somme elle reconquiert sa valeur.
*Les flâneries en paysages, 2025, PUR, ouvrage collectif sous la direction de Rachel Rajalu, publié dans la collection Arts contemporains.
**Chargé de la communication à TALM-Le Mans
***Le théâtre et la vie. Éthiques sur les scènes contemporaines (« Aesthetica », 2021) ; Les flâneries en paysages (dir., « Arts contemporains », 2025) ; La Gaieté (« Épures », 2026) ont paru aux Presses universitaires de Rennes.
****Il existe deux traités sur la gaieté datant du XVIIIe siècle : De la gaieté de Louis-Antoine Caraccioli (Avignon, Chambeau, 1762), Lettre sur les avantages et l’origine de la gaieté française de Joseph-Antoine-Joachim Cerutti (Lyon, Delaroche, 1761).